Follow Us

Follow on Twitter    Follow on Facebook    YouTube Channel    Vimeo Channel    SoundCloud Channel    iPhone App    iPhone App

La moustache de fer (A Song of Mustache and Technocracy)

[L'homme à la moustache de fer, Ahmed Ouyahia, est de retour. À l'heure de l'urgence économique, le voilà en première ligne, et ce n'est sûrement pas pour rigoler.] [L'homme à la moustache de fer, Ahmed Ouyahia, est de retour. À l'heure de l'urgence économique, le voilà en première ligne, et ce n'est sûrement pas pour rigoler.]

C'est le deuxième limogeage en moins de trois mois. Après Abdelmalek Sellal, c'est au tour d'Abdelmadjid Tebboune de prendre la porte sans pot de départ. Les Premiers ministres algériens tombent donc comme des mouches, et l'on se demande bien qui va pouvoir relever le défi. La question à peine posée, il surgit déjà, engoncé dans son costume noir d'énarque, rond et souriant, et pourtant si dur. L'homme à la moustache de fer, Ahmed Ouyahia, est de retour. À l'heure de l'urgence économique, le voilà en première ligne, et ce n'est sûrement pas pour rigoler.

L'ascension de la moustache bureaucratico-militaire

Dans un exercice aussi marqué par les apparences et le virilisme que la politique, les questions de pilosité faciale ne sont pas à prendre à la légère. C'est un euphémisme. Un poil est un signe, et pas seulement dans le monde arabe. En France par exemple, les hommes politiques poussés dehors par les urnes ou les affaires se laissent pousser une barbe de trois jours pour signifier leur affranchissement et laisser poindre la possibilité d'un retour (« le jour où il se rase... »). Aux États-Unis, le visage glabre est devenu la règle, ce qui n'est pas moins significatif en termes de représentations souhaitables de la masculinité. Au-delà de la communication pure, la pilosité faciale prend une autre valeur dans un contexte politique tendu. Durant les années 1970, les différents types de moustaches jouèrent par exemple un rôle dans les tactiques de profilage policières en Turquie. Au plus fort de la crise qui secoua le pays, la signification politique de l'attribut avait des conséquences potentiellement dramatiques.

Au-delà de ces politiques turques de la moustache, la question de la pilosité faciale est évidemment illustrée par les variations de la barbe islamique, qu'elle soit égale et bien taillée à la manière d'un frère musulman, ou rasée au niveau de la lèvre supérieure voire teinte au henné, à la salafiste. De la barbe de cadre dynamique de Mokri, au collier de premier de la classe de Menasra, en passant par la mixte salafo-frériste de Djaballah, on pourrait évidemment commenter les choix capillaires des islamistes algériens. Cela ne serait pas très original. Cela serait de surcroît oublier que la barbe n'a jamais vraiment eu la côte au sommet de l'État algérien. Il y a bien eu quelques tentatives du côté de l'ancien parti unique, notamment avec la tendance islamiste qualifiée parfois de « barbéfélène ». Mais la disgrâce d'Abdelaziz Belkhadem, au bout d'une carrière de bien piètre Iago, a semble-t-il sonné le glas de cet emblème conservateur.

En Algérie, point de barbe donc, c'est la moustache qui commande. Et pas n'importe quelle moustache, s'il vous plaît. Pas la fine moustache posée au-dessus de la lèvre des intellectuels modernistes. Pas le bouc du militant gauchiste. La moustache est large et taillée, virile, autoritaire. C'est une moustache souvent qualifiée de nationaliste (bien que le groupe des six à l'origine de l'insurrection de 1954 préférait le trait fin de l'intellectuel radical, tandis que les cinq du vol Rabat-Tunis arboraient unanimement un visage glabre). Autant qu'à un positionnement politique, la moustache dominante renvoie à des groupes sociaux. Elle est bureaucratico-militaire, car située à mi-chemin entre les deux groupes qui conservent la haute main sur la destinée du pays depuis l'Indépendance : les colonels devenus généraux, bien sûr, mais aussi les technocrates, et notamment des anciens élèves de l'école nationale d'administration (ENA). Et c'est justement parmi ces derniers qu'ont été recrutés les trois derniers Premiers ministres d'Abdelaziz Bouteflika.

Le temps de la moustache facétieuse

Abdelmalek Sellal a été Chef du gouvernement de 2012 à 2017. C'est un digne représentant de cette génération de technocrates élevés au développement socialiste et rattrapés par l'ajustement structurel dans les années 1990. Produit de la section diplomatie de l'ENA, Sellal est un authentique haut fonctionnaire, dédié à la stabilité de l'État et rompu aux affaires du gouvernement. Entre 1998 et 2012, il est passé par pas moins de cinq ministères souvent stratégiques (Intérieur, Jeunesse et Sports, Transports, Travaux public, Ressources en eau). Bien que conforme aux normes bureaucratiques, sa moustache n'en était pas moins facétieuse. Son passage à la tête du gouvernement a ainsi été jalonné de petites blagues qui détonnaient avec le catastrophisme qui plombe usuellement la vie politique algérienne. Bien sûr, à l'occasion, un trait d'humour moins heureux déclenchait la colère en révélant de manière abrupte cette « langue du bâton », teintée de paternalisme et de mépris, qui est souvent celle des élites dirigeantes algériennes.

Ce n'est pourtant pas le manque de succès sur scène qui a plombé Sellal, mais bien l'absence de résultats économiques. Depuis 2013, l'Algérie a débuté une course contre la montre budgétaire. Face à la baisse durable des revenus tirés des hydrocarbures, le gouvernement a essayé au cours de ces dernières années de résoudre la quadrature du cercle. Il fallait tout à la fois réduire les déficits, maintenir la paix sociale et donc un certain niveau de redistribution, libéraliser progressivement l'économie sous la pression des partenaires étrangers et maintenir un contrôle étatique garantissant les bénéfices des capitalistes enrichis par les monopoles. Afin d'amortir le choc économique, la stratégie gouvernementale consistait en un développement des capacités de production locales soutenu par une hausse des investissements étrangers. Les emplois créés et les recettes dégagées par la diversification économique devaient compenser le désengagement de l'État, mais les résultats escomptés se sont faits attendre.

C'est ainsi qu'à l'hiver 2017, le renouveau de la contestation sociale, lié au vote d'un budget marqué par l'austérité, et les premiers signes d'un conflit entre capitalistes et gouvernement ont finalement eu raison de la moustache facétieuse de Sellal. L'heure n'était plus aux galéjades. Au printemps, quelques jours après les élections législatives, la lame du rasoir s'est abattue. C'est désormais à Abdelmadjid Tebboune qu'il revenait de mener la bataille pour sauver l'économie nationale.

La guerre des sans-moustaches

En terme de pedigree, Tebboune n'a pas à rougir devant Sellal. Issu de la section économie de l'ENA, lui aussi peut se targuer d'une longue expérience des ministères (Collectivités locales, Culture et Communication, Habitat et Urbanisme, Commerce), à laquelle s'ajoutent près de vingt ans de service dans les wilayas. Il a ainsi longtemps arboré la moustache bureaucratique réglementaire, celle qui commande à l'État d'intervenir dans l'économie au nom de la raison d'État. Cette circularité a de l'importance : elle fait la différence entre le technocrate et le vulgaire communiste.

Mais Tebboune n'était pas de ces êtres simples, que l'on peut ranger pour de bon dans la case des technocrates sans éclat. Il n'avait certes pas l'humour de Sellal, mais il avait mieux : il s'était rasé la moustache. Par ce geste sacrilège, il annonçait son ralliement à une nouvelle doxa, celle de l'austérité pour tous, y compris pour les patrons, et ce n'était pas rien. En effet, de ce point de vue au moins, Tebboune était honnête. Son programme n'avait sans doute rien à envier aux traitements de choc préconisés par un ministre des Finances allemand, mais il promettait néanmoins une guerre contre la corruption et l'affairisme. Cette guerre, Tebboune semble l'avoir réellement menée, et de surcroît avec une opiniâtreté qui lui a valu une forme de reconnaissance politique. Pour autant, il l'a aussi perdue en un temps record (moins de trois mois). Tel un Jeune Loup piégé au Palais du Gouvernement, les circonstances de son élimination surprise lui vaudront peut-être une place durable dans les cœurs.

Tebboune, pourtant, n'a pris personne par surprise. Dès ses premiers pas au gouvernement, il a lancé un appel au dialogue national, impliquant partis et syndicats, afin de dégager un soutien aussi large que possible à son plan d'action. Dans le même temps, il a annoncé le lancement d'une campagne de moralisation de la vie publique, avec pour objectif notable de « séparer l'argent et le pouvoir ». Si l'idée était sans doute séduisante sur le papier, elle n'a pas manqué de se heurter à la réalité des équilibres politico-économiques algériens. Avec un courage louable, Tebboune a donc commencé par s'attaquer au morceau le plus difficile : Ali Haddad,  PDG du groupe de construction ETRHB, roi des patrons, et proche de Saïd Bouteflika (lui-même frère et conseiller du président). Tebboune contre Haddad, le conflit était original. Non content d'être situé clairement sur le terrain économique, il opposait pour une fois un duo de sans-moustaches.

À la mi-juillet, une offensive osée du Premier ministre a surpris tout le monde. D'un improbable double revers, le technocrate a fait vaciller le patron. D'abord, le gouvernement a exigé la reprise immédiate de travaux arrêtés sans motif valable d'une volée de mises en demeure adressées à ETRHB. Dans la foulée, Tebboune joignait l'humiliation à la pression administrative, en exigeant qu'Haddad quitte la salle avant son arrivée lors d'une visite de l'école supérieure de la sécurité sociale à Alger. Pourtant, ces coups d'éclat n'ont pas suffi à causer la chute du roi des patrons. Après les cris d'orfraie de rigueur émanant du Forum des chefs d'entreprise, c'est Saïd Bouteflika lui-même qui est descendu dans l'arène. Lui aussi s'était rasé de près.

Le choix du lieu et l'attitude en disent parfois plus qu'un long discours : Le 30 juillet dernier, lors de l'enterrement de Reda Malek, qui fut le porte-parole de la délégation FLN lors des accords d'Evian en 1962, Haddad et Bouteflika se sont affichés hilares, sous le nez d'un Tebboune grave. En agissant de la sorte, les deux compères ont martelé ce message limpide : « Le pouvoir et l'argent ne seront pas séparés ». Dès lors, le temps du Premier ministre glabre était compté.

Le retour de la moustache de fer

Le soutien tardif apporté par certains syndicats autonomes à son appel au dialogue n'a rien changé. Tebboune a été limogé le 15 août 2017. Dire que son remplaçant, Ahmed Ouyahia, est un vieux routier de la politique relève du doux euphémisme. Là où Sellal et Tebboune se sont abaissés à jouer les ministres gestionnaires, Ouyahia ne s'est jamais éloigné des cercles régaliens. Diplômé de l'ENA section diplomatie, l'homme à la moustache de fer est rentré à El Mouradia à la fin des années 1970 avant de faire carrière dans les délégations diplomatiques algériennes, notamment aux Nations-Unies puis aux affaires africaines. Durant la décennie noire, il est devenu chef de cabinet du président Liamine Zeroual, avant de prendre une première fois la tête du gouvernement de 1995 à 1998. La suite est une alternance entre poste de Ministre d'État (1999-2003, 2014-2017) et Premier ministre (2003-2006, 2008-2012). En bref, Ouyahia n'est pas un technocrate devenu politicien. C'est la technocratie politique par excellence.

La moustache bureaucratico-militaire de Ouyahia semble avoir été directement transplantée du visage de Boumédiène. Large et autoritaire, lourde mais pas tombante, directive et pourtant sereine, c'est une moustache qui commande et ne se justifie pas. Quand elle s'adresse au peuple, c'est soit avec paternalisme, soit avec agacement. Sans surprise, elle ne se distingue pas par sa tendresse. Au détour d'une déclaration tout en finesse sur ces étrangers en situation irrégulière qui « amènent le crime, la drogue et plusieurs autres fléaux », Ouyahia a démontré récemment le caractère très limité de sa solidarité panafricaine. Cela n'a pas d'importance, le Premier ministre aime à se présenter comme l'homme du « sale boulot ». N'a-t-il pas été quinze années durant le chef du Rassemblement National Démocratique, ce parti créé de toute pièce pour soutenir l'action de Zeroual pendant la décennie noire ? Le RND, c'est le deuxième parti du pouvoir en Algérie après le FLN. C'est le parti de l'administration, des nationalistes laïcs et des « patriotes » qui luttèrent contre les jihadistes durant la guerre civile. C'est le parti de la raison d'état et du sauvetage de la nation dans l'exception. Le RND, en bref, c'est le parti de la dictature au sens latin.

La moustache la plus âgée du monde reprend donc du service aux commandes du gouvernement algérien. Dans le contexte d'urgence économique, elle vient mettre l'administration et l'appareil sécuritaire au service de la réforme ordolibérale. Dans son offre de dialogue social, Tebboune n'avait pas fait mystère des priorités du gouvernement : réforme du code du travail et du système de retraite. Compétitivité et austérité, la doublette infernale. Bien sûr, l'Algérie ne sera jamais un pays sans état ni système de redistribution. C'est tout simplement impossible compte tenu de l'héritage de la Révolution. Mais la transition vers l'économie de marché et la compétition globalisée est en bonne voie, et ceux qui s'y opposent ne peuvent être que des ennemis de la nation.

Alors, à l'annonce de la nomination de Ouyahia, le patronat algérien s'enthousiasme. Le Temps d'Algérie, quotidien privé possédé par un certain Ali Haddad, claironne : « Vaincre ou mourir ». Avec Ouyahia, l'heure est aux « vraies réformes ». La lutte contre la corruption et l'affairisme attendra. Il est l'heure de mutualiser les pertes. Le peuple ferait bien de filer droit. Si d'aventure la moustache de fer venait à échouer, il resterait toujours la moustache en uniforme. Il n'est pas certain que grand monde y gagne au change.

 

1. On m'objectera sans doute que Tebboune a en fait conservé une fine moustache au-dessus de la lèvre. À cela, il n'y a qu'une seule réponse à apporter: ne prenez pas ces histoires de moustaches au pied de la lettre. Tout cela n'est qu'un prétexte pour raconter une histoire presque entièrement vraie. 

 

About Turkey Page

Jadaliyya’s Turkey Page features exclusive and in-depth coverage by contributors on the ground in Turkey as well as outside observers, from a wide range of perspectives. We aim to enrich the coverage of Turkey throughout the English-language media, to generate new critical conversations, and to translate work being published in Turkish for an English-language audience. We welcome submissions in both English and Turkish. If you wish to contribute to this page, send your material to Turkey@Jadaliyya.com or click below:


 

Listen

 

Turkey Map and Stats

You need to upgrade your Flash Player

Population (2016 est.): 80,274,604
Government: Republican Parliamentary Democracy
Year of independence: 1923
GDP: $856.8 billion (2016 est.); $1.698 trillion (2016 est., purchasing power parity)
Unemployment: 10.9% (2016 est.); Youth Unemployment (ages 15-24): 24.5% (est. Jan 2017)
Internet Users: 53.7% - 42.681 million (July 2015 est.)
Exchange Rate: ~ 3.5 Turkish lira per US dollar (2016 est.)
GDP Growth Rate: 2.9% (2016 est.)
Military Expenditures: 1.69% of GDP (2016) (World Rank: 35)
Health Expenditures: 5.4% of GDP (2014) (World Rank: 103)
Population Growth Rate: 5.4% of GDP (2014)
Age Structure: 0-14 years: 25.08% (male 10,303,153/female 9,833,713); 15-24 years: 16.11% (male 6,605,634/female 6,329,921); 25-54 years: 43.15% (male 17,541,137/female 17,094,141); 55-64 years: 8.36% (male 3,335,021/female 3,374,965); 65 years and over: 7.3% (male 2,603,655/female 3,253,264) (2016 est.)
Literacy: 95% (Male: 98.4%; Female: 91.8% [2015 est.])
Religious Demographics: Sunni Muslim 80-85%; Alevi Muslim 15-20%; Christian (various denominations) 0.13%; Jewish 0.03%
Ethnic Demographics: Turks 80%, Kurds 18%, Arabs 1.4%, Armenians 0.1%, and other (Assyrian, Greek Orthodox, Georgian, Circassian) 0.5%
Languages: Turkish, Kurdish, Zaza, Arabic, Armenian, Greek, Albanian, Neo-Aramaic Laz, Ladino
Area: 301,159 square miles